Depuis le début de l’année 2025, les postes frontaliers canadiens, en particulier celui de Saint-Bernard-de-Lacolle, connaissent une hausse constante du nombre de demandes d’asile. Une situation symptomatique d’une réalité inquiétante : les États-Unis, longtemps perçus comme un havre pour les migrants, ne le sont plus.
Les autorités frontalières canadiennes ont enregistré 1 356 demandes d’asile en mars dernier à ce seul poste, et plus de 550 déjà en avril. Selon les experts, cette recrudescence découle de l’expiration imminente des statuts temporaires de centaines de milliers de migrants vivant aux États-Unis. Le ministère de la Sécurité intérieure américain a récemment confirmé la révocation du statut de protection temporaire (TPS) pour plus de 1,6 million de personnes originaires de pays comme Haïti, le Venezuela, Cuba et le Nicaragua.
Pour ces hommes, femmes et enfants, l’Amérique de Donald Trump s’est transformée en un piège hostile. « Il y a tellement de gens qui ont été expulsés depuis son arrivée au pouvoir. Ils ont peur », témoigne Frantz André, militant montréalais pour les droits des migrants. Des lettres de révocation de statut sont envoyées massivement, et les descentes de l’ICE dans les lieux de culte, les quartiers résidentiels et les lieux de travail alimentent la terreur.
Contrairement au discours officiel prônant la sécurité nationale, ces politiques s’apparentent à une chasse aux migrants, souvent racialisée, qui frappe particulièrement les populations noires et latino-américaines. Nombre d’Haïtiens quittent précipitamment les États-Unis, souvent à pied, par des routes forestières vers le Québec. Un groupe de neuf migrants a ainsi été intercepté près de Franklin, après avoir franchi la frontière illégalement. Deux citoyens canadiens d’origine haïtienne ont été arrêtés pour aide à l’entrée illégale.
Cette vague migratoire réactive aussi le débat canadien sur l’Entente sur les tiers pays sûrs, qui contraint les demandeurs d’asile à présenter leur demande dans le premier pays où ils arrivent. Or, les ONG et les juristes dénoncent l’hypocrisie de maintenir ce statut pour les États-Unis, alors même que ceux-ci bafouent les droits des migrants.
« Il est irresponsable de considérer encore les États-Unis comme un pays sûr », estime Frantz André. « Il ne s’agit plus de politique stricte, mais d’une politique inhumaine et discriminatoire. »
Sur le plan politique, les leaders canadiens sont divisés. Le libéral Mark Carney soutient les renvois vers les États-Unis en vertu de l’accord bilatéral, tandis que Pierre Poilievre accuse le gouvernement d’un laxisme dangereux. Mais peu abordent la racine du problème : l’échec moral et humanitaire des États-Unis dans leur gestion migratoire.
En somme, le pays autrefois qualifié de « terre de liberté » s’éloigne chaque jour un peu plus de ses idéaux. Pour des milliers de migrants, traverser la frontière vers le nord représente aujourd’hui non plus une opportunité économique, mais une fuite désespérée face à une politique répressive, raciste et profondément injuste.








